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DE CAPDENAC À ARVANT • AURILLAC

DE CAPDENAC À ARVANT • AURILLAC

 
 
28/07/1978 • AURILLAC (15) • 44° 55' 16" N , 02° 26' 09" E

    “ Une nuit, pendant qu'il était sous-chef à Aurillac, on vint le réveiller : il y avait eu un déraillement. Il s'habilla dans le froid des cheminées éteintes, il traversa la petite ville... Les torrents descendus des collines rondes qui rayonnaient sous la neige, coulaient avec un bruit inlassable de fontaines vers les eaux de la Jordane chuintant sur ses galets.

      La gare bourdonnait faiblement dans la nuit, comme une bête qui rêve de ses mouvements diurnes : c'étaient les heures creuses d'après minuit où un express passe en faisant trembler la marquise. Une sonnerie grelotte du côté du bureau du chef de gare; les hommes d'équipe de service attendent le petit jour et résistent mal au sommeil de deux heures du matin. Le long du premier quai, une machine lâchait des bouffées de vapeur, deux employés couraient le long d'une rame de wagons de marchandises, balançant des lanternes. Le chef de gare, mal réveillé, passait la main sur le poil nocturne de ses joues et renseignait Antoine : c'était un des accidents comme il en arrive tous les jours, un de ces petits déraillements qui n'attirent pas les journalistes de Paris : pas d'envoyés spéciaux pour les incidents du trafic; les déraillements des trains de marchandises, des locomotives haut le pied n'atteignent que les hommes des réseaux...

   Du dépôt, la machine et le wagon de secours partirent : Antoine conduisait, cela ne lui arrivait plus guère que les jours de déraillement, de chasse-neige, mais il sentait que les machines lui obéissaient toujours, qu'il n'avait pas oublié leurs façons. L'accident ne s'était pas produit loin du dépôt : il y avait quatre wagons hors des rails, la locomotive, le tender, les roues en l'air. Les serre-freins jetaient des appels et couraient. Dans les lacis des voies couvertes de la petite neige gelée de la nuit, la machine était renversée, on voyait son ventre noir, le cendrier écrasé d'où les escarbilles coulaient comme un sang de feu; la vapeur sortait en sifflant des tubulures tordues; les tôles étaient enfoncées; dans la débâcle du métal luisaient encore, glacées et droites, les pièces d'acier des bielles : c'était comme un cadavre sans figure, où la forme humaine s'est déchirée, mais dans la débandade de la chair une jambe nue, intacte et blanche, brille encore comme un morceau de marbre. Le charbon du tender avait pris feu, des flammes bleues couraient et la neige fondait, découvrait la terre noire imprégnée de charbon, le mâchefer, les traverses.
   La garde-barrière regardait son petit jardin triangulaire dévasté par le dernier wagon, qui était couché dans les choux et les fraisiers; ce grand être de bois n'avait aucun rapport avec les plantes naturelles, il était insolite, il tombait d'un autre monde, comme un morceau d'étoile filante qui a fait son trou dans les blés.
   Le chef de section jurait entre ses dents : l'accident semblait dû au mauvais état des voies, mais le chef de dépôt se sentait tranquille. Il pensait :
   - Ça n'est toujours pas moi qui trinquerai... Pas trop tôt que le service de la voie soit emmerdé à son tour...
   Et il prenait des notes sur un carnet à papier quadrillé, relié de toile noire, qu'un élastique fermait; chaque page était marquée d'une empreinte de doigt huileux.
   Antoine disposait l'outillage du wagon de secours, il n'y avait pas de temps à perdre. Les trains doivent passer. Sur la ligne, les voyageurs mettent le nez à la portière et protestent contre le retard, ils vont en tête du convoi harceler le machiniste, le chef de train. Les vérins à chariot, les Stroudlay travaillaient à la lueur des torches; un à un les wagons se redressaient. Bientôt une grue arriverait, ferait tourner au-dessus des débris son bras défiant de machine aveugle, son antenne de grand poisson des abîmes...
   Sur le ballast, les corps du mécanicien et du chauffeur étaient étendus; des draps prêtés par la garde-barrière couvraient leurs visages écrasés.
   Le chef de dépôt dit :
   - Bloyé, allez donc prévenir les femmes de ma part... Je n'aime pas beaucoup ça... Vous m'excuserez de vous laisser la corvée... Non, non... inutile de revenir, vous pourrez aller vous recoucher... ”
RÉFÉRENCE
  • “ Antoine Bloyé ” • Paul NIZAN • Bernard Grasset (1933)