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SOUVENIRS FERROVIAIRES AU CIMETIÈRE DE MONTMARTRE

FRANÇOIS CAVÉ (1794-1875)

DÉTAIL DE LA CHAPELLE FUNÈRAIRE DE FRANÇOIS CAVÉ
L'Illustration 1862 gravure Percement du Mont Cenis 02, ouvriers foreurs
PERCEMENT DU TUNNEL DU MONT-CENIS • OUVRIERS FOREURS • L'ILLUSTRATION FÉVRIER 1862
SOURCE : commons.wikimedia.org

LA LÉGENDE DES INVENTEURS
FRANÇOIS CAVÉ
par M. ÉMILE JONVEAUX (1866)

Quel immense changement s’était accompli en peu d’années ! La France, demeurée longtemps en dehors du grand mouvement industriel qui transformait l’Europe, avait, grâce à l’initiative de quelques hommes d’un rare mérite, reconquis le rang quelle doit occuper à la tête de la civilisation. Les esprits, attirés par les brillantes perspectives que leur offrait la science moderne, se portaient avec ardeur vers cette sphère nouvelle d’activité, et le génie national créait des œuvres éclatantes qui témoignaient de son aptitude pour les arts mécaniques.

Tandis que les bateaux à vapeur étendaient le commerce et l’influence de notre pays, les chemins de fer développaient la production nationale en lui ouvrant d’immenses débouchés. Les travaux qu’exigeait l’établissement des voies ferrées fournirent un précieux aliment aux usines parisiennes. M. Cavé apporta dans ce genre de construction l’esprit inventif dont il avait déjà donné tant de preuves ; il reçut de presque toutes les grandes compagnies des demandes pour la fabrication des locomotives, des tenders, des plaques tournantes, de l’outillage et du matériel fixe. Il établit entre autres, dans les ateliers du chemin de fer de Paris à Orléans, une grue destinée à soulever des locomotives toutes complètes et à les maintenir dans cette position pour visiter les pièces du mécanisme qui se trouvent sous la chaudière, ce qu’il n’est pas commode de faire quand la machine repose sur le sol, les roues n’étant jamais assez hautes pour permettre aux ouvriers de se placer et de se retourner dans tous les sens.

Tant de travaux n’épuisaient pas la fécondité de l’infatigable constructeur : l’industrie privée, les usines du nord de la France surtout, lui sont redevables d’un grand nombre d’instruments qui décuplent leurs forces, les mettent en état de répondre aux demandes croissantes de la consommation et de lutter avantageusement contre l’étranger ; il fabriqua successivement des moteurs hydrauliques en fonte, des appareils pour les raffineries de sucre et la tuilerie, des laminoirs et des marteaux-pilons pour les forges, des transmissions de mouvements de toute espèce, enfin une foule de machines-outils mues par la vapeur.

Le cadre de cette étude ne nous permet pas d’énumérer tous les services rendus par M. Cavé aux arts mécaniques. Sa réputation, qui s’étendait au loin, lui attira des commandes importantes pour les travaux relatifs au barrage du Nil. Il construisit à cette occasion deux bateaux plongeurs, dont le mécanisme ingénieux fut fort remarqué. Une chambre à air, haute de 10 mètres sur 8 de large, communiquait avec l’immense cloche dans laquelle travaillait une troupe d’ouvriers. Après avoir enlevé, à l’aide de la drague adaptée au bateau, les sables dont le fleuve est obstrué en cet endroit, on posa les gigantesques digues de maçonnerie qui devaient le rendre navigable, puis on pava le fond de son lit.

Cependant l’établissement du faubourg Saint-Denis ne suffisait plus aux demandes croissantes de la clientèle de M. Cavé ; un chantier fut établi sur les bords de la Seine, près d’Asnières, pour la construction des bateaux à vapeur. On y lança en 1844 la corvette le Chaptal, dont la machine était forte de 220 chevaux ; la coque avait été fabriquée dans les ateliers ; une hélice remplaçait les roues à aubes ordinaires ; la carène de ce navire fut divisée en cinq cloisons de fer pour l’empêcher de couler bas dans le cas où une voie d’eau se serait produite. Cette carène était remarquable par la précision géométrique des formes données à la membrure, par la simplicité, la solidité des assemblages. Avant d’appliquer au Chaptal le système nouveau encore des hélices, M. Cavé, qui en avait compris toute la portée, fit sur la Seine des expériences très-multipliées pour le mettre en pratique et lui faire rendre les services dont il est susceptible. N’épargnant ni soins, ni efforts, ni dépenses quand il s’agissait de perfectionner les procédés, de doter notre industrie ou notre marine d’appareils utiles, il consacra des sommes considérables à des essais sur la vaporisation des chaudières et sur l’emploi des propulseurs à hélices. C’est que les nobles esprits comme le sien placent les intérêts de la science avant les considérations vulgaires de fortune et d’avantages personnels. Si, malgré tout, la richesse vint le trouver, il le dut à un heureux concours de circonstances, à l’impulsion que recevait alors la métallurgie, et surtout à la justesse de son esprit, qui du premier coup trouvait la solution des problèmes les plus ardus, et cela par des moyens à la fois simples et puissants. Car c’est un des traits caractéristiques de ce génie créateur d’aller toujours droit au but, sans se perdre dans des conceptions admirables peut-être en théorie, mais peu profitables au point de vue pratique.

Il avait imaginé une disposition fort heureuse pour débrayer l’hélice, et au besoin l’élever au-dessus de l’eau quand la machine ne fonctionne pas. Appliqué aux bâtiments qui font des voyages de long cours, ce système devait produire une économie considérable ; en effet, les appareils à vapeur consomment chaque heure en moyenne 3 kilogrammes de charbon par force de cheval ; si la machine est de 1,000 chevaux, on conçoit quelle énorme quantité de combustible exige une traversée de dix à douze jours. Cet approvisionnement, qui occupe une place considérable au détriment du fret, augmente la pesanteur, aggrave les dépenses, diminue les recettes des navires marchands. Aussi la vapeur n’a-t-elle pu jusqu’ici faire une concurrence sérieuse à la grande navigation à voiles ; son fonctionnement dispendieux en restreint l’usage au transport des passagers et des marchandises de prix. Les seuls bâtiments à vapeur qui aient pu tenter avec profit les longues traversées sont ceux auxquels l’État accorde une subvention pour le port des malles ; mais les compagnies particulières, lorsqu’elles ont voulu suivre cet exemple, se sont presque toujours ruinées par des frais disproportionnés aux recettes. La combinaison inventée par M. Cavé permettrait de ne faire marcher la machine que dans les moments où le vent est contraire ; quand il est favorable, on relèverait l’hélice et on se servirait des voiles. Ce moyen allierait heureusement l’économie à la rapidité, il multiplierait les services de la marine à vapeur et la mettrait en état de ne plus se borner à la navigation côtière et fluviale.

Cependant l’horizon politique s’assombrissait, l’industrie allait recevoir de la révolution de 1848 un coup fatal. Non-seulement l’inquiétude et le désordre qui accompagnent toujours un brusque changement dans la forme du gouvernement tarirent les sources de la richesse nationale, mais encore les idées communistes, propagées par de fougueux apôtres, égarèrent les classes ouvrières et les dégoûtèrent du travail en leur faisant concevoir de folles espérances. L’usine du faubourg Saint-Denis devait attirer l’attention des propagateurs de doctrines subversives : un millier d’ouvriers intelligents gagnés à la cause du désordre auraient été pour elle un puissant renfort. Les machines furent transformées en tribunes où des harangueurs forcenés venaient prêcher le nouvel Évangile social, flétrir l’exploitation du travailleur par le capital, proclamer les droits du prolétaire et pousser le cri de guerre contre les maîtres, qui, disaient-ils, s’étaient trop longtemps engraissés des sueurs du peuple. Les ouvriers prêtaient à ces étranges discours une oreille étonnée ; leur bon sens, leur droiture, tout un passé de travail et d’honneur protestaient contre les odieuses théories par lesquelles on cherchait à les séduire. Habitués à aimer en M. Cavé une des gloires de leur industrie, confiants dans son caractère ferme et loyal, ils repoussèrent les insinuations perfides de ceux qui prétendaient que la ruine de leur patron, la chute de ce bel établissement qu’ils avaient contribué à faire prospérer, seraient pour eux une source de bien-être et d’émancipation… comme si les intérêts du maître et de l’ouvrier n’étaient pas intimement unis ; comme si tous deux, à des degrés divers, ne participaient pas au bénéfice d’une même entreprise !

Quand vinrent les terribles journées de juin, l’usine, placée auprès de l’un des centres les plus actifs de l’insurrection, eut besoin d’opposer à la marée montante du socialisme une digue plus puissante que la résistance passive qui lui avait suffi jusqu’alors. Les meneurs menaçaient l’établissement, parlaient de briser les machines : aussitôt les ouvriers se réunirent, une garde nombreuse et armée fut choisie parmi eux pour repousser les envahisseurs et défendre les ateliers auxquels tant de familles devaient non-seulement le pain, mais l’aisance modeste qui suit d’ordinaire l’intelligence, l’ordre et le travail. Une conduite aussi sage, aussi courageuse ne resta pas sans récompense : tandis qu’un grand nombre de maisons se fermaient, que la misère éprouvait cruellement les classes ouvrières, l’usine n’occupait pas moins de sept à huit cents hommes, et la tempête de 1848 ne lui causa d’autre dommage que celui qui résultait du ralentissement général des affaires.

L’industrie, qui avait été profondément troublée par les agitations politiques, reprit sa marche progressive dès que l’ordre et la paix eurent ramené la confiance dans les esprits.

Les lignes de chemins de fer furent prolongées, de nouveaux réseaux relièrent l’une à l’autre les principales voies ; les capitaux, rassurés, se jetèrent dans de vastes entreprises, et beaucoup de nos établissements métallurgiques passèrent aux mains de compagnies qui disposaient de ressources immenses. Des offres de ce genre furent faites à M. Cavé ; mais il lui coûtait d’abandonner les ateliers créés au prix de tant de peines, où se concentraient tous ses souvenirs, toutes ses joies. Il refusa d’abord, et pendant plusieurs années continua de créer de nouveaux engins, de formidables machines-outils, de gigantesques appareils destinés à la marine. Il perfectionna les tours, inventa une nouvelle cisaille à vapeur, et en 1851 imagina, pour forer les trous des mines par percussion, un appareil automoteur dans lequel il préjugeait toutes les parties du problème si heureusement résolu par M. Sommelier, quand il fut chargé de pratiquer la galerie souterraine de 12,200 mètres qui traverse les Alpes sous le col de Fréjus. Il construisit les machines de l’lsly et de l’Eylau, fortes l’une de 800 chevaux, l’autre de 1,000, et y appliqua un système de transmission directe qui permettait de réaliser sur la fabrication une notable économie. La première de ces machines toutefois ne donna pas les résultats qu’on en attendait ; mais il faut l'attribuer au mode d’exécution imposé par la marine et aussi à un défaut d’entente avec l’ingénieur de l’État ; car M. Cavé, suivant la remarque de M. Dupin, « a toujours atteint le but lorsqu’on lui a proposé seulement des effets à produire, laissant toute liberté à son esprit inventif pour trouver les combinaisons mécaniques les plus favorables, et il n’est jamais arrivé qu’il sortît de ses mains un ouvrage qui n’ajoutât pas à sa réputation. »

Ces grands appareils furent ses dernières œuvres ; ses amis, sa famille, lui représentaient que trente années de travaux incessants lui donnaient le droit de jouir en repos du fruit de ses labeurs. Un mariage pour lequel, suivant les inspirations de sa nature désintéressée, il avait écouté la voix de son cœur plutôt que recherché les avantages de la fortune, lui avait donné le bonheur domestique ; mais son fils était trop jeune encore pour conduire, avant de longues années, l’établissement paternel, M. Cavé consentit, non sans regret, à se retirer des affaires. En 1853, il céda son usine à une compagnie et ne se réserva d’autre titre que celui d’ingénieur-conseil ; puis voyant, au bout de quelques mois, que ses avis n’étaient pas écoutés, il cessa de prendre part à l’entreprise.

On s’aperçut bientôt que sa main ferme et expérimentée ne dirigeait plus les ateliers : la sage économie qui jusqu’alors avait régné partout fit place à l’imprévoyance et à la prodigalité ; l’infatigable surveillance du maître n’exerça plus son action salutaire. Times is money [sic], disent nos voisins d’outre-Manche. M. Cavé, pénétré de cette maxime, l’appliquait jusque dans les moindres détails ; à son école, les ouvriers avaient appris à mettre leur cœur dans leur travail, et leur activité permettait au patron de leur donner des salaires élevés, tout en se réservant des profits convenables. L’esprit d’ordre qui avait fait la fortune de l’établissement disparut avec son fondateur ; c’est en vain que les commandes affluaient : plus elles étaient nombreuses, plus les pertes étaient grandes, et bientôt cette magnifique usine, la première, la plus florissante de la capitale, fut mise en liquidation. M. Cavé eut la douleur de voir démembrer, vendre pièce à pièce cet outillage si habilement organisé dont chaque partie était son œuvre et portait l’empreinte de son esprit. L’industrie et la nation ne faisaient pas une perte moins sensible : longtemps elles avaient tiré de ce riche arsenal des armes pour soutenir la concurrence étrangère, et si l’on songe a ce qu’il faut de génie, d’efforts soutenus, d’heureuses circonstances pour former un tel établissement, on ne saura trop regretter la funeste négligence qui a causé sa ruine.

 
CHAPELLE FUNÈRAIRE DE FRANÇOIS CAVÉ
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